L'orgue de Sainte-Odile et le projet de restauration
L'orgue de tribune actuel
L’orgue visible actuellement à la tribune de l’église Sainte-Odile est inauguré le 7 mai 1950 par Gaston Litaize : il s’agit d’un des derniers instruments des années 1920 du facteur d’orgue John Abbey (1843-1930). Acheté d’occasion, et réputé provenir d’un cinéma parisien, cet orgue est installé dans un buffet Art déco dessiné par Jacques Barge (1904-1979), architecte de l’église Sainte-Odile, en harmonie avec le bel édifice tout juste achevé.
Un des derniers orgues du facteur Abbey…
… qui nécessite une restauration complète
Le projet d’installation de ce premier instrument est mené par Maurice Barbier (1898-1949), modeste facteur d’orgue, qui meurt avant la fin du chantier. La partie instrumentale est alors réharmonisée par Maurice Gouaut (1908-1993), confrère de Fernand Prince (1857-1932), dernier grand harmoniste d’Aristide Cavaillé-Coll. Mais c’est Louis Eugêne-Rochesson (1897-1972) qui termine véritablement l’instrument, en posant une nouvelle console, dotée de deux claviers de son invention, au toucher léger et précis. L’installation de Barbier, structurellement peu satisfaisante, donne lieu à une reconstruction, dès 1961-1962 (sommiers, boîte expressive, tirage des jeux…), par la maison Beuchet-Debierre de Nantes.
C'est cet instrument qui fonctionnera, de manière robuste, et sans discontinuer, durant de nombreuses années, assurant concerts, offices liturgiques... sans aucun relevage complet, ni dépoussiérage ! Il voit passer de nombreux titulaires, tel le révérend père Martin, Joachim Havard de La Montagne, Françoise Rieunier... Depuis la profonde intervention de Beuchet-Debierre, il y a plus de soixante ans, l'usure se fait néanmoins sentir : le moteur fatigue, les fuites sont de plus en plus nombreuses et l'empoussièrement gêne souvent l'accord. Depuis une dizaine d'années, la nécessité d'un démontage complet s'impose, ainsi qu'une réflexion plus profonde sur la structure de l'instrument.

Grand orgue
- Principal 16
- Bourdon 16
- Montre 8
- Bourdon 8
- Flûte harmonique 8
- Prestant 4
- Nazard 2 2/3
- Doublette 2
- Tierce 1 3/5
- Plein jeu 8
- Plein jeu 16
- Bombarde 16 (anches en partie Rochesson/Dujarric)
- Trompette 8 Extension de la Bombarde 16.
- Clairon 4
Composition de l'orgue actuel
Récit
- Cor de Nuit 8
- Viole 8
- Voix céleste 8
- Flûte 4
- Trompette 8 (jeu Rochesson/Dujarric)
- Basson-Hautbois 8 (jeu Rochesson/Dujarric)
- Voix humaine 8 (jeu Rochesson/Dujarric)
- Bombarde 16 (batterie empruntée du GO)
- Trompette 8
- Clairon 4
- Carillon de cloches (du 3e la au 5e mi) (jeu Rochesson/Dujarric)
Pédalier
- Soubasse 32 (jeu Rochesson/Dujarric)
- Flûte 16 (jeu Rochesson/Dujarric)
- Soubasse 16 Extension de la Soubasse 32.
- Flûte 8 Extension de la Flûte 16.
- Bourdon 8 Extension du Bourdon 16 du grand-orgue.
- Flûte 4 Extension de la Flûte harmonique 8 du grand-orgue.
- Bombarde 16
- Trompette 8 Emprunt de la Trompette 8 du grand-orgue.
- Clairon 4 Extension de la Trompette 8 du grand-orgue.
Accouplements II/I en 16’ II en 4’
Récit / récit en 16' et 4'
Tirasses I/P et II/P Trémolo II
Crédits : Père Cyrille Novi (paroisse Sainte-Odile), 2025.
Un ambitieux projet de restauration d’un témoin majeur de la vie artistique française du XXe siècle : l’orgue de salon “Art déco” de Mme Dujarric de la Rivière
L’orgue Abbey installé en 1950 sonne « petit », par rapport au vaste édifice, et l’on songe à la fin des années 1980 à doter la tribune d’un instrument important, à la mesure de la vaste église. C’est alors qu’est donné en 1989 à la paroisse le très important orgue de salon de Mme Dujarric.
La figure généreuse de Marcelle Dujarric
Une musicienne méconnue de la première moitié du XXe siècle.
Marcelle Friedmann naquit à Paris le 10 novembre 1899. Elle était le troisième enfant d’Adolphe Friedmann (1857- 1922), homme d’affaires berlinois. Elle fit des études musicales, apprenant le piano avec Isidor Philipp, ainsi que l’orgue à l’âge de seize ans avec Louis Vierne, puis avec Marcel Dupré et André Marchal. Elle étudia également la composition avec Nadia Boulanger, qui devint son amie, et rêva un temps de devenir compositeur : quelques-unes de ses mélodies pour chant et piano furent créées le 1er mars 1923 à la salle Erard, puis éditées.

René Dujarric de la Rivière : un brillant scientifique, de renommée internationale.
En 1925, Marcelle Friedmann épousa le biologiste René Dujarric de la Rivière, brillant pasteurien, qui fut le premier à réussir, en 1918, à filtrer le virus de la grippe espagnole, confirmant scientifiquement l'étiologie virale de cette maladie.
De 1923 à 1929, de nouvelles recherches sur l’amanite phalloïde l'amenèrent à mettre au point un antidote aux empoisonnements par les champignons. Il ouvrit de plus dans le service qu'il dirigeait à l’Institut Pasteur un tout nouveau Centre d'Étude des Groupes Sanguins. Unanimement admiré, il termina sa carrière comme président de l’Académie des sciences.

L’hôtel particulier Dujarric : un lieu tout entier consacré à la musique.
En 1928, le couple se fit édifier un hôtel particulier Art déco à Boulogne- Billancourt. Cette demeure fut conçue autour de l’orgue, qui occupait la plus grande pièce de la maison. Le salon, de 12 mètres sur 15 au sol, avec une hauteur de 7 mètres, pouvait accueillir 250 auditeurs.
Deux grandes verrières éclairaient la pièce. Toute la pièce était peinte en bleu, à l’imitation du salon de Jeanne Lanvin. L’acoustique de la pièce avait été spécialement étudiée par Gustave Lyon, créateur et concepteur de la toute nouvelle salle Pleyel.


L’orgue monumental « de salon » construit pour Mme Dujarric (remplissant tout l’espace situé derrière la grande grille Art déco)
Un orgue au centre d'une intense vie musicale pendant plus de quarante ans
Un haut lieu de vie mondaine et de nouveautés musicales durant un demi- siècle.
Entre 1931 et 1970, le salon accueillit environ un concert privé par mois. Henri Sauguet, Georges Auric ou bien encore Darius Milhaud en étaient les habitués. Outre les récitals d’orgue, on put y entendre les grandes chanteuses internationales des années 1930, comme la polonaise Maria Modrakowska, interprète remarquée de Debussy et de Poulenc, ou bien encore Lotte Schœne, accueille par Mme Dujarric alors que la cantatrice fuyait le régime nazi. On pouvait encore y croiser la grande chanteuse Madeleine Vhita. Doda Conrad, le chanteur polonais naturalisé américain, Hugues Cuénod, ténor suisse redécouvreur de Monteverdi, etc.

Nadia Boulanger et Mme Dujarric : une amitié indéfectible.
Nadia Boulanger la grande pédagogue musicale du XXe siècle (qui eu pour élèves Léonard Bernstein ou Quincy Jones) utilisa souvent la salle pour les répétitions de son ensemble vocal, et c’est là qu’elle fit l’un des premiers enregistrements mondiaux de la cantate de J.S. Bach, Christ lag in Todesbanden, le 2 juin 1937. En 1965, l’hôtel particulier devint le siège de la nouvelle Association des amis de Lili Boulanger, dont madame Dujarric devint la secrétaire, sous la présidence de madame Paul Valéry. De nombreux jeunes musiciens furent invités à se produire dans le salon de musique, et en particulier les élèves de Nadia Boulanger.

L'orgue du salon de musique de madame Dujarric : un instrument d'une audacieuse modernité.
Le vrai cœur du salon est cependant l’orgue. Celui-ci est commandé à Louis Eugène-Rochesson, qui signe là son chef-d'œuvre. L’instrument, de grande ampleur, se compose de trois claviers, situés de manière audacieuse en contrebas de la partie instrumentale, installée en tribune. L’instrument est entièrement expressif, enfermé dans des jalousies, ce qui rend possible des nuances quasi orchestrales et un maniement souple de l’instrument. Les 2000 tuyaux de l’instrument, le dotent d’une palette sonore originale, entre esprit post-romantique et redécouverte de sonorités plus "baroques". L’instrument comporte même un jeu de cloches tubulaires, commandé aux États-Unis !

Un orgue unanimement admiré par les musiciens de son temps.
L’orgue de madame Dujarric, offrant des possibilité musicales alors nouvelles fut amplement loué. L’organiste de Notre-Dame de Paris, Louis Vierne, salua le « très bel instrument, très réussi à tous égards. Le mécanisme électrique en est souple et précis, l’harmonie très distinguée, il produit dans l’ensemble et dans le détail, un effet tout à fait artistique ». Marcel Dupré aima beaucoup « sa sonorité belle et franche ». Maurice Duruflé, quant à lui, écrivit à Eugène-Rochesson que le « c’est une perfection de réalisation tant au point de vue de la transmission électrique que de la mise en harmonie ». Quant à Olivier Messiaen, il avait remarqué « la beauté de ses fonds, la qualité et le choix très judicieux des timbres de solo, l’infinie variété des mélanges de couleurs qu’il permet ».

Déboires et avenir d’un orgue d’exception.
La mort de madame Dujarric, en 1982, condamne hélas le beau salon Art Déco : c’est l’église Sainte-Odile qui accueille en 1988 cet instrument, qui lui est alors donné par les nouveaux propriétaires. L’ambition de la paroisse Sainte-Odile, elle-même important édifice Art Déco, est aujourd’hui de remonter ce splendide instrument.
En 1990, au moment de ce don, les moyens financiers de la paroisse font cependant défaut pour réinstaller pleinement à l’église Sainte-Odile cet instrument historique. À défaut d’une complète réinstallation, quelques très beaux jeux de l’orgue Dujarric (jeux de fonds du pédalier, trompettes, hautbois, voix humaine…) sont finalement incorporés en 1995 à l’orgue en tribune depuis 1950, par le facteur d’orgue Daniel Birouste.
